Comment l’islam wahhabite a phagocyté les traditions et valeurs algériennes

Posté le 10 août 2018 par A M dans Contribution,Débats & Idées

Comment l’islam wahhabite a phagocyté les traditions et valeurs algériennes

Comment l’islam wahhabite a phagocyté les traditions et valeurs algériennesDepuis l’indépendance, une confusion a été opérée entre traditions algériennes et islam. Ce qui ressortit des premières a été illégitimement associé au second. Au point d’ériger l’islam en unique référent culturel régissant l’ensemble du mode de vie des Algériens, engendrant corrélativement l’affaissement des traditions algériennes.

Quelques rappels historiques

D’abord, avant toute analyse, il n’est pas inutile de définir la structure économique en vigueur en Algérie (Maghreb) durant la période étudiée. Car les sociétés n’évoluent pas seulement dans le ciel des idées mais s’élèvent, surtout, sur des bases concrètes de rapports sociaux de production, qui déterminent historiquement ces idées. Pour simplifier, le mode de production dominant durant toute cette époque était fondé sur une économie de subsistance, une économie agraire. Donc, ni esclavagiste, ni féodale, ni capitaliste, selon la terminologie marxiste des trois niveaux successifs de production en cours sur les autres continents. Donc, une société fortement archaïque. Cette clarification apportée, passons à notre sujet. L’Algérie, comme tout le Maghreb, avant d’embrasser de gré ou de force la religion musulmane, fut diversement, selon certaines tribus berbères païennes, juive, chrétienne. Au cours de leur longue histoire, ces populations ont forgé une morale, des principes, des vertus, en un mot des valeurs partagées par l’ensemble de ces tribus nord-africaines. Entités désignées sous les vocables génériques de traditions, coutumes.

Evoluant dans des sociétés statiques dans lesquelles le culte des ancêtres était érigé en dogme, ces populations berbères professaient un attachement atavique à leurs traditions et coutumes. Elles ne toléraient aucune remise en cause de leurs mœurs. Elles étaient très réfractaires aux innovations. Ce substrat de valeurs universelles, porté par ces sociétés à la solidarité villageoise chevillée à leur corps social, a perduré jusqu’au XXe siècle, époque de la naissance des Etats-nations, notamment en Afrique du Nord.

Ce socle de valeurs millénaires se résume, outre cette solidarité villageoise évoquée plus haut, en multiples codes moraux respectés comme des divinités. On ne peut pas les décrire de manière exhaustive. Contentons-nous d’en énumérer quelques-uns parmi les plus sacrés à leurs yeux. Les valeurs morales, le code de l’honneur, le respect de la parole donnée, l’aide naturelle due à la progéniture comme aux géniteurs, le respect filial, l’esprit d’hospitalité accordée aux familiers comme à l’étranger en villégiature, etc.

Cependant, aujourd’hui, de manière erronée, toutes ces traditions et coutumes millénaires en vigueur au Maghreb ont été assimilées à la religion musulmane. Toutes ces précieuses et humaines traditions, portées avec une vigueur inégalée par nos aïeux jusqu’après l’indépendance de l’Algérie, se sont malheureusement volatilisées, pulvérisées.

Une lente propagation

Sur la pénétration de l’islam au Maghreb, tout le monde s’accorde sur les dates des premières conquêtes et implantations islamiques au Maghreb. Ce n’est pas le lieu ici de rappeler qu’au cours des premières invasions, les conquérants arabes se heurtèrent à la résistance héroïque des populations berbères. Contrairement à l’idée répandue, après leur soumission, l’«islamisation» de ces populations prit des décennies, voire des siècles dans certaines régions pour s’accomplir. En outre, par islamisation, il ne faut pas entendre l’accession immédiate de ces nombreuses tribus berbères à la connaissance et la maîtrise du corpus coranique dans toutes ses dimensions théologiques. Majoritairement analphabètes, donc incapables de lire le Coran, elles se contentaient durant des siècles à pratiquer un islam sommaire, syncrétique, truffé de superstitions, de rites païens encore vivaces. Seule une minorité de lettrés, souvent issue des classes opulentes, et par ailleurs organisée en confréries pour mieux contrôler et soumettre leurs ouailles, pouvait prétendre maîtriser à la lettre le Coran. La majorité des autres musulmans n’avaient accès qu’à l’esprit du Coran diffusé verbalement par les imams. Ainsi, dépourvue de connaissances scripturales du corpus coranique et des dogmes théologiques, la majorité de ces populations s’adonnait à une pratique de la religion musulmane sur un registre globalement traditionnel. Par mimétisme. Sur un mode de transmission purement orale, réduite à sa plus simple expression dans l’accomplissement des rites et l’observance du culte musulman. La pratique de l’islam de ses populations analphabètes se résumait en l’observance du jeûne, de la prière, mais avec une connaissance rudimentaire et sommaire des sourates.

Toutes ces dévotions musulmanes étaient souvent assaisonnées de superstitions et de cultes païens dans certaines tribus. Ce syncrétisme était très répandu. On peut relever à ce stade de l’étude que la pratique de l’islam, parmi la majorité de ces populations paysannes analphabètes, se fondait sur une dimension traditionnelle transmise oralement de génération en génération durant des siècles. Elle ne reposait pas sur un enseignement magistral dispensé dans les écoles, souvent inexistantes. Quand bien même certaines villes disposaient de quelques écoles coraniques, elles étaient inaccessibles à la majorité des populations paysannes, pauvres et analphabètes, occupées aux labeurs quotidiens pour subvenir à leurs besoins vitaux. Seuls certains enfants citadins issus de familles fortunées pouvaient s’inscrire dans ces écoles et acquérir ainsi la maîtrise de la langue arabe et, par voie de conséquence, lire le Coran.

L’islam et la loi de la tradition

En résumé, pendant des siècles, les populations algériennes (et maghrébines) partageaient les mêmes traditions et coutumes millénaires. Sur ces traditions est venue se greffer la nouvelle religion musulmane qui n’a que partiellement imprégné la majorité paysanne analphabète des régions du Maghreb, et encore moins modifié leur mode de vie et de pensée. Leur pratique religieuse était très sommaire, dépourvue de toute connaissance scripturale du Coran. Leur existence continuait à être régie, sans modification notable jusqu’au XXe siècle, par ces traditions et ces coutumes.

La religion musulmane était corsetée par la tradition. Et non l’inverse. La prééminence de la tradition sur la religion était la règle. Les traditions et coutumes millénaires algériennes avaient valeur de jurisprudence intangible. La parole consacrée primait sur le texte sacré. Particulièrement vrai dans une société de tradition orale où la majorité de la population était analphabète.

Pour illustrer notre analyse, prenons l’exemple de l’héritage. En matière d’héritage, au cours de l’islamisation, les tribus paysannes berbères se trouvèrent confrontées à un dilemme très cruel : ou bien on appliquerait la loi de la nouvelle religion, l’islam, à laquelle elles viennent de se convertir, en vertu de laquelle la femme a droit à une part d’héritage – et alors on casserait la tribu –, on bien on sauverait la tribu, mais il faudrait violer la loi du Coran.

Pour la majorité des tribus, c’est la loi de la tradition qui a prévalu. Puisque, contrairement à la loi religieuse de l’islam, les tribus ont opté pour la perpétuation de leurs coutumes, c’est-à-dire continuer à déshériter toutes les filles. On peut citer de nombreux exemples où la coutume a résisté aux prescriptions coraniques. Où la tradition s’est maintenue en dépit des prescriptions islamiques contraires.

Somme toute, il ne faut pas confondre ces nobles et précieuses traditions avec la religion musulmane. En effet, il ne faut pas assimiler les rites musulmans qui se résumaient en l’observance de certains principes fondamentaux comme la prière et le jeûne, souvent accomplis mécaniquement, et les traditions et coutumes qui régentaient concrètement l’ensemble de la vie de la communauté, avec un attachement atavique aux principes moraux issus de ces traditions.

Dès lors qu’on parvient à distinguer les deux registres, la religion musulmane telle qu’elle s’est répandue en Algérie, et les traditions profondément ancrées telles qu’elles régissaient réellement les populations algériennes (et au-delà de ses frontières), on saisira mieux la métamorphose historique de l’islam dans l’Algérie postindépendante.

En effet, sans cette coupure (quasi épistémologique) des deux niveaux d’appréhension (traditions et islam) de l’histoire de l’Algérie (du Maghreb), tels que je les ai résumés plus haut, la compréhension de l’apparition du radicalisme islamique demeurera toujours réductrice, pour ne pas dire erronée.

Apparition de l’islam radical

Parvenu à ce point d’analyse, annonçons que nous quittons les rappels historiques pour aborder la question de l’islam radical apparu au lendemain de l’indépendance de l’Algérie. Et sa responsabilité dans la dégradation et dissolution des traditions et coutumes algériennes. Il n’est pas inutile de noter d’emblée la coïncidence entre la naissance de l’Etat-nation algérien et le surgissement de l’islamisme. En effet, on ne peut pas comprendre et expliquer l’apparition de l’islamisme sans le situer dans le prolongement de la fondation de l’Etat algérien. Sans édification de l’Etat algérien, pas d’enfantement de l’islam radical. Sans structures étatiques éducatives et médiatiques construites au lendemain de l’indépendance, l’islamisme n’aurait jamais vu le jour. Il serait demeuré dans la nuit de ses ténébreuses et sages pratiques locales. De nos jours, il est fréquent de définir l’islamisme comme la forme radicale, extrémiste de l’islam. L’islam étant défini ici, a contrario, comme la pratique saine, associé au culte exercé par nos parents, nos aïeux dans un esprit de tolérance.

Effectivement, la pratique religieuse des anciens était radicalement différente de celle de la génération contemporaine postindépendance. Mais comme je l’explique plus haut, il ne faut pas confondre la pratique religieuse dans un esprit mécanique et mimétique, et l’existence traditionnelle avec ses fondements moraux. En un mot, il ne faut pas confondre le cultuel et le culturel, sous peine de perdre de vue la particularité de chacun des deux registres. A amalgamer les deux niveaux, on ne peut saisir la singularité radicale contemporaine de l’islam actuellement enseigné, professé, diffusé, appliqué en Algérie. A ce niveau de description, nous devons énoncer notre thèse.

Sur les fondements historiques brièvement résumés ci-dessus, on peut avancer que la vie des Algériens durant des siècles se fondait globalement sur les traditions doublées partiellement et pauvrement par une pratique rudimentaire et sommaire de la religion musulmane. Le socle anthropologique de leur existence reposait sur la transmission orale de ces traditions et coutumes millénaires. La religion, souvent appliquée de manière syncrétique, ne jouait qu’un rôle secondaire. C’est la fondation de l’Etat-nation algérien, grâce ou à cause au réseau éducatif et médiatique, qui a impulsé le mouvement inverse. L’islam, jusque-là superficiellement appliqué en raison de l’analphabétisme de la majorité des populations disséminées sur le territoire algérien, s’est retrouvé au lendemain de l’indépendance propulsé à un niveau de diffusion massivement densifiée et élargie grâce à la propagation de l’enseignement généralisé. La transmission écrite ayant supplanté la transmission orale dans l’éducation des nouvelles générations, l’école s’est ainsi substituée aux parents dans la formation des enfants. L’accès à l’écrit de cette nouvelle génération postindépendance lui a permis, corrélativement, de maîtriser la langue arabe et, par voie d’extension, la maîtrise littérale du Coran. L’effacement des parents de leur rôle éducatif au profit de l’école a entraîné la dissolution progressive des valeurs morales millénaires.

Transformation des mentalités

L’effritement de ces traditions a déstabilisé totalement la société algérienne. Et corrélativement, l’érection de l’islam au rang de religion d’Etat dont l’enseignement est intégralement assumé par l’éducation nationale a permis l’édification d’une génération radicalement islamisée, selon le corpus coranique et théologique authentiquement appliqué dans les pays musulmans, et notamment dans son berceau, à savoir l’Arabie Saoudite. Somme toute, l’accession de ces millions de jeunes à l’écrit, c’est-à-dire à la maîtrise de l’arabe, a favorisé l’apprentissage approfondi du Coran. La connaissance littérale du corpus coranique et autres textes théologiques a profondément modifié la mentalité de ces nouvelles générations. Contrairement à leurs aïeux analphabètes dont la connaissance rudimentaire du Coran leur permettait d’accéder seulement à l’esprit du texte sacré, ces nouvelles générations s’imprègnent directement aux sources des textes islamiques grâce à leur maîtrise de la langue arabe. De là s’expliquent les raisons de la transformation des mentalités ces dernières décennies. On a affaire à une mutation culturelle, métamorphose anthropologique.

Pour corroborer ma thèse selon laquelle nos aïeux ne furent pas vraiment depuis l’avènement de l’islam en Algérie (Maghreb) imprégnés par les fondements coraniques, il nous suffit de les comparer aux générations postindépendance. On peut affirmer que nos ancêtres furent essentiellement des Algériens de confession imparfaitement musulmane. En revanche, les générations contemporaines sont radicalement musulmanes et accessoirement de nationalité algérienne. La différence est fondamentale. Dans le cas de nos aïeux, le substrat de leur vécu était culturel et non cultuel.

Pour mieux mesurer la validité de cette thèse et se figurer l’image de cette réalité, il nous suffit de nous remémorer (ou d’observer pour ceux et celles qui sont vivants) comment étaient nos parents, nos grands-parents, il y a à peine 30 ans en arrière. La majorité des femmes étaient analphabètes, et une grande partie des hommes l’était aussi. Tout le monde s’accorde pour reconnaître qu’ils étaient radicalement différents des générations contemporaines. Et sur tous les plans. Et en particulier au niveau religieux.

De ce qui précède, on peut inférer qu’ils étaient culturellement algériens. Mais nullement musulmans au sens contemporain du terme. Et, a contrario, depuis l’indépendance, ils sont radicalement musulmans, et quasiment plus culturellement algériens. Cette approche dialectique permet de saisir, dans le mouvement des métamorphoses opérées ces dernières décennies en Algérie, le processus d’érosion culturelle algérienne et concomitamment le processus d’éclosion cultuelle islamique. La distinction des deux niveaux nous a permis de mieux discerner les soubassements historiques en œuvre au cours des siècles écoulés.

En d’autres termes, nous avons relevé l’imprégnation et la domination du substrat culturel dans cette société algérienne. Le versant cultuel s’étant, lui, certes, essaimé sur une large aire algérienne, mais avec une pénétration et une imprégnation demeurées longtemps rudimentaires et imparfaites.

On peut avancer comme thèse que le versant culturel authentiquement algérien fondé sur des traditions humaines millénaires a joué le rôle de contrepoint à la diffusion de l’islam radical consubstantiellement prégnant dès sa naissance en Arabie Saoudite. A contrario, depuis la conversion de tous Algériens, opérée au moyen de l’enseignement arabe depuis l’indépendance, à l’authentique islam répandu en Arabie Saoudite, les traditions humaines algériennes se sont dissolues.

Se détourner du modèle islamique oriental

Ainsi, de quelque manière qu’on le désigne, islam ou islamisme, il est évident que la société algérienne s’est littéralement et radicalement islamisée seulement depuis son indépendance. En vérité, l’Algérie applique depuis quatre décennies l’islam largement imprégné de wahhabisme. Cet islam qui a phagocyté nos glorieuses traditions algériennes, érodé nos valeurs authentiquement algériennes.

Aujourd’hui, à la faveur de la déliquescence des sociétés musulmanes, engluées dans d’interminables violences religieuses sanglantes, l’Algérie tend à se détourner du modèle islamique oriental. Même l’Etat algérien, par sincérité ou idéologie, se découvre soudainement des origines berbères. Et il a amorcé tout récemment une politique de promotion culturelle amazighe tous azimuts.

De toute évidence, l’islam wahhabite, avec sa sanglante pratique religieuse terroriste et sa compromission ignominieuse avec l’impérialisme et le sionisme, a désarçonné beaucoup d’Algériens. Sans oublier les stigmates de la traumatisante décennie noire encore béantes dans la mémoire de tous les Algériens. De sorte que nombre d’Algériens, certes timidement, se détournent de plus en plus de la religion islamique wahhabite, pour se replonger dans une quête de valeurs et de formation spirituelle authentiquement algériennes puisées aux sources du patrimoine culturel national, des authentiques traditions algériennes.

(Par Mesloub Khider,09-08-2018)

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